Made in Brouillon
À force de privilégier la performance, les réseaux sociaux effacent une partie de nos vies et de nos origines. Il est temps de reprendre la main sur nos identités numériques.
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Tout est parti d’une réflexion de Solène (Letters From A Girl) : une ligne de fracture traverse nos vies digitales, entre ce que le numérique documente de nos origines et la réalité, bien plus vaste, de ce qui nous a constitués. Car les plateformes n’enregistrent jamais une vie entière : elles capturent des fragments visibles, puis les transforment en récit lisible.
L’idée paraît presque anecdotique. Elle dit pourtant quelque chose de central sur notre époque. À mesure que nos vies se construisent en ligne, la question de l’origine devient de plus en plus instable, et parfois même conflictuelle. Non seulement parce que nous réécrivons toujours un peu nos débuts, mais surtout parce que les plateformes imposent un cadre narratif très particulier à ce que nous pouvons dire de nous-mêmes. Cela pèse directement sur la façon dont nous façonnons nos identités et, par extension, sur la manière dont se fabrique le lien social.
Un récit numérique qui oublie le hors champs
Nos racines, le quartier où nous naissons, les milieux que nous traversons, les rencontres qui nous marquent : depuis des siècles, les humains se construisent à partir de matériaux multiples. Il y a là du chaos, des petits arrangements avec la vérité, des reconstructions successives, parfois des ruptures. Une origine n’est presque jamais un bloc net. C’est un brouillon vivant, parfois contesté.
Surtout, chacun garde en principe une certaine liberté face à cela : celle de se reconstruire, de se déconstruire, de changer le récit, d’assumer des contradictions, ou simplement de laisser certaines choses dans l’ombre.
Le problème est que les plateformes ne peuvent traiter cette complexité. Elles imposent un récit numérique beaucoup plus étroit par design. Le présent permanent de l’algorithme comprime la mémoire. On assiste là à une miniaturisation de nos identités.
Tavi Gevinson parlait d’une forme de camisole de force dans Fan Fiction: A Satire. L’expression me semble toujours juste. D’abord parce que les plateformes miniaturisent nos identités en une sorte de carte de visite du présent. En quelques lignes, il faudrait dire qui l’on est, faire sentir son orientation, son ton, sa vibe, son point d’entrée. Cet exercice est déjà difficile pour n’importe qui ; il est aussi profondément excluant. Tout le monde ne sait pas se condenser. Tout le monde ne souhaite pas se résumer, se marketer.
Mais cette réduction n’est pas seulement stylistique. Elle est aussi sociale. Quand on mentionne son origine en ligne, on ne la raconte pas à un interlocuteur situé. On la projette face à des publics multiples, inconnus, simultanés. Le context collapse décrit par danah boyd produit ici un effet mécanique : il pousse à choisir la version la plus lisible, la plus immédiatement compréhensible, la plus universalisable. Nos origines deviennent alors soit aplaties, par peur d’être mal interprétées ; soit exacerbées, afin de signaler rapidement une position, une identité, ou une appartenance ; soit tout simplement absentes, pour éviter le risque.
Le hors-champs, effacé
Et c’est sans doute le point le plus grave.
Les plateformes ne se contentent pas de réduire ce que nous racontons de nous-mêmes. Elles effacent aussi le hors-champ : tout ce qui existait, et continue d’exister, à côté de la présence numérique. Les attachements non publiés. Les lieux sans image. Les sociabilités sans traces. Les hésitations. Les versions de soi qui n’étaient pas encore prêtes à être montrées. Tout ce qui fait pourtant la substance d’une personne.
C’est confier aux plateformes une importance dangereuse à notre vivre ensemble. Quand on sait que 38 % des pages web existant en 2013 ont disparu en dix ans, l'archive qui nous sert de 'preuve' est en réalité un vacum mémoriel. On s'appuie sur des débris pour construire des certitudes.
Le récit numérique accessible peut alors se trouver en contradiction presque totale avec ce que la personne est devenue, ou même avec ce qu’elle était déjà à l’époque. Une présence en ligne donne à voir une forme stabilisée, parfois stratégique, parfois accidentelle, parfois inachevée ; puis cette forme finit par servir de preuve rétrospective. Comme si elle disait la vérité des commencements.
Mais une vie ne commence jamais dans sa version la plus lisible.
Contre la mythologie numérique des débuts
La plateforme ne veut pas une personne, elle veut un personnage (plus facile à catégoriser pour l'algorithme). Elles poussent ainsi à partager des récits fondateurs. Le premier post. Le “how I started”. Le moment zéro. Elles favorisent toutes une certaine mythologie des débuts : celle d’une identité déjà orientée, déjà cohérente, déjà destinée à devenir ce qu’elle est désormais. Elles sont influencées par les pitchs de séries ou de films. Elles forcent une rétro-ingénierie narrative de nos vies. C’est la fameuse règle numéro 7 des Pixar’s 22 Rules of Storytelling d’Emma Coats.
Come up with your ending before you figure out your middle. Seriously. Endings are hard, get yours working up front. - Emma Coats
Cette logique est séduisante. Elle rassure. Elle rend les trajectoires compréhensibles. Elle facilite aussi l’adhésion des publics, qui aiment savoir d’où vient quelqu’un. Mais elle produit une illusion redoutable : celle selon laquelle notre vérité se trouverait déjà au commencement.
C’est ici qu’Ernst Bloch devient précieux.
Dans Le Principe Espérance, le Heimat n’est pas le lieu d’origine que l’on retrouverait enfin. Ce n’est pas le foyer perdu. Ce n’est pas le passé retrouvé. C’est au contraire un lieu qui n’a pas encore été habité, un horizon. Quelque chose qui brille depuis l’enfance, peut-être, mais qui demeure à venir.
Cette idée inverse totalement la logique des plateformes. Là où elles fabriquent une mythologie de l’origine, Bloch déplace l’origine vers l’avant. Il suggère que le plus vrai de nous-mêmes n’est pas forcément derrière nous, dans un premier récit, mais devant nous, dans une forme de vie encore inaccomplie.
Vers un Heimat digital
Si l’on prend cette idée au sérieux, alors l’origine digitale authentique ne devrait pas être pensée comme un point de départ à documenter ou à optimiser. Elle devrait être pensée comme un horizon relationnel, symbolique, technique : un lieu numérique où l’on puisse enfin habiter une identité sans la réduire à une carte de visite, un branding narratif ou un signal instantané.
Le problème des plateformes n’est donc pas seulement qu’elles archivent mal nos vies. C’est qu’elles nous apprennent à chercher notre vérité au mauvais endroit : dans le récit fondateur, dans la cohérence des débuts, dans les traces les plus visibles.
Or nos origines sont souvent diffuses, contradictoires, hors champ. Et peut-être qu’en ligne comme ailleurs, ce que nous appelons une origine n’est pas ce qui nous a lancés, mais ce que nous cherchons encore à rendre habitable.
Les plateformes nous poussent à raconter nos débuts comme s’ils contenaient déjà notre vérité. Mais une identité n’est pas un premier post. Ce n’est pas une bio. Ce n’est pas une origine optimisée pour des publics multiples. Le plus vrai de nous-mêmes n’est peut-être pas derrière nous, dans un récit fondateur, mais devant nous, dans un lieu numérique que nous n’avons pas encore appris à habiter.
Pour aller plus loin :
L’initiative de la semaine : Hodio
Le gouvernement de Pedro Sánchez (Espagnol) a annoncé le lancement de Hodio, un outil sous l’égide de l’Observatoire Espagnol du Racisme et de la Xénophobie (Oberaxe). Le principe : le mesurage systématique de la présence, l’évolution et le reach des discours haineux sur les plateformes digitales espagnoles. Un débat de société qui braque les projecteurs sur le besoin de gouvernance des réseaux sociaux.
Les liens épatants
Ce que le deuil m’apprend sur les réseaux sociaux et la chaleur humaine (Thierry Crouzet, sur son Substack)
UMM, I GUESS WE’RE TALKING ABOUT TASTE AGAIN (The Sublime)
Where do bad choices come from? (Seth Godin)
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Un horizon à habiter. Quelle beauté. Quelle destinée. C'est d'ailleurs ainsi que l'histoire raconte les "grands hommes" - Lincoln, Napoléon, Churchill... - car leur horizon final, bien que débattu toujours, est suffisamment connu - même si eux ne le connaissaient pas (le Lincoln de la défaite sénatoriale de 1858, le Napoléon qui fait tirer sur la foule, le Churchill des Dardanelles), scribes réticents du destin hégélien, on a inventé à titre posthume. Peut-être est-ce là ce qui manque aux algorithmes et aux modèles artificiels, une visée, une capacité à imagine et tracer - l'IA étant ici bien plus fertile que l'algorithme.