Personality.exe
Filtres, outils, préréglages, zines et autres fragments de soi à installer.
Mardi soir sur la Terre. Dernière lettre avant une trêve estivale. Merci pour cette année d’échanges, de débats et d’apprentissage. Vous pouvez lire les archives en attendant la rentrée.
Nos personnalités numériques sont des matières vivantes convoitées non seulement par les intelligences artificielles mais surtout par les autres humains. Un fichier informatique exécutable n’est pas un simple document que l’on consulte. Il contient un programme que la machine peut lancer. Son ouverture déclenche un processus, mobilise différentes ressources et produit une action sur le système qui l’accueille.
Nos vécus numériques suivent de plus en plus cette logique. Nos façons singulières de percevoir, de représenter et d’habiter le monde sont compilées sous forme de filtres, de préréglages, de templates, de prompts, de zines ou de petits objets. Elles ne sont plus seulement exposées à un public : elles sont mises à sa disposition.
Des fragments de personnalité peuvent ainsi être distribués à d’autres individus et communautés, qui les exécutent dans leur propre environnement. Ils ne deviennent pas exactement nous. Mais ils peuvent photographier avec nos couleurs, organiser leurs références à travers nos catégories, employer nos expressions ou emporter avec eux une petite partie de notre vécu.
L’influence ne consiste alors plus seulement à donner envie. Elle fournit des éléments à installer.
Pour devenir exécutable, une personnalité doit d’abord être reconnaissable
Dans les réseaux sociaux, les personnes qui émergent ont très souvent une signature esthétique, narrative ou linguistique immédiatement identifiable. Leur empreinte est suffisamment stable pour qu’une couleur, une formule ou un type de cadrage suffise à faire apparaître leur alias dans notre esprit.
Beka Gvishiani, alias Style Not Com, publie des informations et des observations sur la mode sous la forme de quelques mots blancs posés sur un fond bleu cobalt. Ce bleu, inspiré notamment par celui de Colette, est devenu indissociable de son regard et de sa façon très concise de commenter l’industrie. Cette grammaire visuelle dépasse désormais le feed. Elle se prolonge dans des casquettes, des collaborations et des espaces physiques. En juillet 2026, Style Not Com a ainsi transformé son 5ème anniversaire en exposition parisienne : une interface née sur Instagram devenait un environnement à visiter.
Charles Lopez, plus connu sur Instagram sous son pseudo @vagabondiary, prouve qu’une vibe distinctive peut opérer même dans la création avec l’IA. Son territoire, résumé par sa formule Love in chaos, every day, repose sur la répétition de certains motifs, cadrages, tensions et émotions.
Les outils d’IA ne fabriquent pas automatiquement ce regard. Ils permettent de le produire à une autre échelle. Ce qui fait la singularité de Vagabond Diary n’est donc pas chaque vidéo prise séparément, ni même la technologie qui a permis de la générer. C’est la continuité du prisme à travers lequel les images sont sélectionnées, retravaillées, ordonnées et publiées.
Finalement, en demandant à Eugene Healey ce qui a fait qu’il a atteint un tel niveau de notoriété en ligne sur sa capacité à décrypter les tendances marketing et sociétales, la réponse tient en une pratique : c’est bien d’opérer sa propre timeline. Opérer sa propre timeline revient ainsi à développer un petit système d’exploitation narratif. Une timeline distinctive n’est pas seulement une succession de contenus reconnaissables. Elle constitue l’interface à travers laquelle une personne rend sa perception du monde accessible aux autres et presque attendue.
Des fragments de personnalité distribuables
La créatrice albanaise Flicka Elisa est devenue une légende sur Instagram auprès des photographes du monde entier, et ce il y a plus de dix ans. En étant une des 1ères à ajouter des sous-titres sous ses photos comme s’il s’agissait d’une capture d’écran de film, elle a su véhiculer un univers particulier, une logique de série et de fictionnalisation de son quotidien.
Le traitement de ses images est devenu immédiatement reconnaissable. Flicka Elisa a donc commencé à vendre ses propres presets Lightroom : des fichiers de réglages permettant de reproduire sur d’autres photographies une partie du traitement qu’elle appliquait à son propre compte Instagram. Un autre utilisateur pouvait télécharger certains de ses paramètres, les appliquer à ses propres images et faire fonctionner une partie du regard de Flicka Elisa sur son propre quotidien.
Elle s’est pour cela appuyée sur Sellfy, un service lancé en 2011 pour permettre aux créateurs de vendre simplement ce type de produits numériques, des abonnements ou des objets physiques.
Dans une interview accordée à Luisa Via Roma, elle explique d’ailleurs que son inspiration provient moins d’une collection de références extérieures que de sa façon profonde de penser les choses et les personnes :
“I become inspired by my deep way of thinking about things and people.”
Flicka Elisa
Son véritable produit n’est donc pas seulement une température de couleur ou une courbe de contraste. C’est une façon de filtrer le réel, provisoirement traduite en paramètres techniques.
Flicka Elisa ne met pas uniquement un fichier à disposition. Elle produit du personalityware : des fragments de personnalité conditionnés sous forme d’outils, d’objets ou de formats que les autres peuvent activer dans leur propre vie.
Ce n’est pas si éloigné de l’univers de Tavi Gevinson et ses zines : avec Rookie, elle ne se contentait pas d'inspirer sa communauté, elle lui fournissait de véritables kits de construction identitaire. Ses publications regorgeaient de collages, de sélections culturelles et de tutoriels DIY qui fonctionnaient comme des fragments bruts de sa subjectivité. Ses lectrices s'appropriaient ces éléments matériels et conceptuels pour les réassembler dans leur propre adolescence. C'était l'ancêtre analogique de cette logique : on s'emparait de l'esthétique Rookie pour la "faire tourner" dans sa propre vie.
Ces créateurs ne partagent plus seulement leur existence en ligne. Ils la transforment en petits programmes que d’autres peuvent installer en eux.
Un signe d’appartenance qui se complexifie
Ces mécanismes se sont d’abord développés chez les professionnels du numérique : photographes cherchant des presets directement applicables dans leurs logiciels de retouche, vidéastes téléchargeant des modèles After Effects, designers collectionnant polices, textures et systèmes graphiques.
Ils sont également présents depuis longtemps dans les fandoms. Fonds d’écran, avatars, bannières, GIF, sonneries et images imprimables permettaient déjà d’importer une idole dans son environnement numérique. Mais l’objet téléchargé avait principalement une fonction de représentation : il montrait la personne ou l’univers auquel nous étions attachés.
Le phénomène se complexifie aujourd’hui. On ne télécharge plus seulement une image de quelqu’un. On télécharge quelque chose qui permet de voir, de fabriquer ou de ressentir un peu comme lui.
En parallèle se développe une forme de charmification de ces personnalités. Les fragments de vécu quittent parfois l’écran pour devenir de petits fétiches à accrocher, porter et garder près de soi.
La mannequin et autrice Nassia Matsa vient de publier un objet hybride entre le bijou de sac (ou bag charm) et le livre photo. Intitulé “Model check-in”, ce petit livre réunit des photographies prises en coulisses de son activité de mannequin depuis 2017.

Le projet transforme la face habituellement invisible du mannequinat en archive miniature et transportable. Il ne s’agit plus seulement de posséder un produit portant le visage ou le nom d’une personnalité. L’objet contient une partie de son point de vue : ce qu’elle a vu depuis l’intérieur, les moments qu’elle a choisi de conserver et la manière dont elle raconte son propre métier. On n’accroche donc plus seulement son idole à son sac. On emporte avec soi un fragment de son regard.
De l’influence à l’interfluence
Le personalityware devient ici un signe d’appartenance, mais aussi un support d’interinfluence pour utiliser le terme de Noemie Balmat. Il permet de reconnaître ceux qui partagent les mêmes références tout en introduisant dans leur vie une petite portion du monde de quelqu’un d’autre.
L’interinfluence pourrait précisément désigner cette circulation. Contrairement à l’influence verticale, dans laquelle une personnalité prescrit des comportements à son audience, elle repose sur une succession d’appropriations, d’activations et de transformations.
Un fichier exécutable ne produit d’ailleurs pas ses effets dans le vide. Il fonctionne toujours à l’intérieur d’un système donné, avec sa configuration, ses ressources et ses autres programmes. De la même manière, un fragment de personnalité ne fabrique jamais un clone parfait. Il rencontre une personne déjà constituée, s’associe à d’autres influences et produit une nouvelle variation.
Nous ne nous copions pas entièrement. Nous exécutons de petites parties les uns des autres.
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Pour aller plus loin :
Le chiffre de la semaine : 56%
D’après BCGxAltagamma, 56% des clients aspirationnels du luxe ne savent pas qui sont les directeurs créatifs des Maisons qu’ils achètent.
Les liens épatants
How to create a unique visual identity (Sublime)
The concrete sanctuary at Europe’s furthest fringe (FT)
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Bon été, allez les Bleus !







Vraiment, ce que j’aime chez toi Laurent, c’est ton oeil analytique et sans jugement sur ce qui se passe en ligne. Je pense que c’est ta force. Et que du coup tu ne deviendra jamais vieux. (Dans le sens vieux con du terme). Merci pour tous tes ecrits, dont ton livre que j’ai lu d’une traite. Un livre d’histoire contemporain. Repose toi bien. Bonnes vacances!! 🫶