Sédiments numériques
Alors que le feed remplace insatiablement nos traces, nous cherchons à donner du poids à nos vies numériques.
Mardi soir sur la Terre. Une lettre écrite en partance pour Londres ; le perpétuel va-et-vient du temps et des kilomètres, tandis que je tiens dans ma poche mon Charmera.
On parle souvent de la consommation de contenus en ligne à propos de nos usages numériques. Pourtant, cette terminologie est insuffisante. entre les scrolls sans fin et les notifications intrusives, nous construisons nos vies. Des souvenirs collectifs avec nos amis ; une conversation aux airs de moment de vérité ; l’apprentissage de qui nous sommes à travers ce que nous donnons à ressentir aux autres. C’est bien de vivance qu’il s’agit. Une vivance qui, paradoxalement, cherche sa propre gravité. Car à force de vivre dans des espaces où un coup de foudre ou un deuil s’effacent sous le poids du prochain refresh ou reset algorithmique, nous ressentons le vertige de notre propre invisibilité.
Et c’est pourquoi émerge sans doute une tendance de fond : la volonté de passer d’une logique de feed à de véritables rituels de sédimentation numérique, à travers la construction d’objets tangibles, pérennes.
L’artisanat de la donnée
Ce qu’on observe depuis un an est le passage d’une envie de keepsakes numériques à une véritable matérialisation artisanale de nos vies numériques. Le keepsake n’est pas nouveau : l’objet permet de figer dans le temps un souvenir comme une photo Instagram imprimée.
Mais il devient de plus en plus sophistiqué. Cette matérialisation se ritualise : contre le feed, les humains cherchent à organiser leurs interactions numériques en créant de véritables sédiments. Des couches qui s’ajoutent les unes au-dessus des autres, et qui épaississent nos histoires personnelles. Un travail d’artisan voire d’orfèvre.
Le travail de l’artiste Talia Sari vise à transformer une adresse qui compte pour la personne en un bijou unique. Google Maps devient ainsi une source d’inspiration ; au-lieu de laisser un historique à l’abandon, il se transforme en un véhicule à émotion qu’on transporte et qu’on transmet. Une part belle est laissée aux souvenirs des gens, qui co-construisent cet objet.
C’est aussi du côté des créateurs numériques que ce désir de matérialité explose. Ginevra Grigolo (@ginnijoie sur Instagram) a récemment fait imprimer en 3D ses personnages. Il ne s’agit pas simplement de merchandising ou de goodies, mais d’un besoin de faire sortir les figures de l’écran, de leur attribuer un volume, une possibilité d’exister ailleurs que dans la lumière du moniteur. Comme si l’imaginaire numérique, pour devenir vraiment partageable, devait parfois retrouver un poids, une texture, une ombre portée.
Le numérique se frotte à une friction salvatrice ; la donnée intime s’arrache au flux pour donner vie à une nouvelle forme dans un matériau. Par exemple en Chine, les jeunes transforment les memes qu’ils utilisent au sein de leurs groupes d’amis en de véritables sceaux. La technique ancestrale qui date d’il y a plus de 3000 ans vise à creuser une pierre afin d’y graver un dessin. Ce sont donc des expressions faciales de Jack Ma, des icônes WeChat, qui se retrouvent transformées en tampons.
Face à l’obsolescence programmée des contenus laissés sur nos réseaux sociaux, matérialiser sa trace n’est plus un gadget : c’est un acte de résistance mémorielle, une manière de dire qu’on a existé. Ce mouvement est intéressant parce qu’il déplace notre rapport à la mémoire numérique. Pendant longtemps, nous avons cru que le web conservait tout. D’où toute la littérature notamment sur le droit (légitime) à l’oubli. En réalité, il conserve très mal : plus de 38% des pages web qui existaient en 2013 ont disparu, et on estime mal ce qu’il restera de nos échanges sur messagerie.
Le web archive sans hiérarchiser, accumule sans ritualiser, stocke sans forcément donner de valeur. Tout est vaguement là (une Story archivée, une conversation d’il y a 5 ans…), mais plus rien ne pèse vraiment. La sédimentation numérique commence précisément là : au moment où l’on ne cherche plus seulement à sauvegarder une trace, mais à lui donner une forme. Le rituel permet de donner son sens premier au mot “fragment” : partie plus ou moins importante de quelque chose, par opposition au tout (Larousse).
Un numérique qui pèse lourd
J’aime cette idée de Lennie Stern dans son livre “Teen Spirits - Dans la tête d’une jeunesse incomprise” (éditions de l’Aube) :
Un présent dense, où chaque interaction vient s’ajouter aux précédentes. Le temps ressemble moins à une ligne qu’à une sorte de couche qui s’épaissit au fur et à mesure des interactions
Lennie Stern
Elle met en lumière que le numérique est fait d’interactions qui ne disparaissent pas immédiatement derrière les suivantes, mais viennent s’ajouter aux précédentes, comme une superposition de couleurs. Nous avons longtemps pensé le numérique sous la forme du flux : quelque chose qui passe, qui circule, qui se renouvelle en permanence. Mais nos vies en ligne ressemblent de moins en moins à une ligne claire et de plus en plus à une stratification. Des messages, des images, des lieux, des avatars, des blagues privées, des captures d’écran, des playlists, des memes, des conversations nocturnes : tout cela ne s’efface pas vraiment. Cela se dépose en nous.
Il y a là quelque chose de profondément contemporain : une fatigue de la légèreté numérique. Nous ne voulons plus seulement que nos vies soient visibles, nous voulons qu’elles laissent une empreinte. Non pas une empreinte au sens publicitaire du terme, mesurable en reach ou en impressions, mais une empreinte sensible.
Une manière de dire, contre l’oubli algorithmique : nous étions là, ensemble, et cela a compté.
Si vous souhaitez me soutenir, mon livre “Cracker l’algorithme - réenchanter les réseaux sociaux” est disponible en librairie.
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Pour aller plus loin :
L’expression de de la semaine : notoriété pudique
“Notoriété pudique”, c'est le thème du prochain Séminaire des communicants de l’État, organisé par le Service d'information du Gouvernement.
Une approche qui invite à repenser la visibilité à l’heure de la saturation informationnelle. Et j’y ai la chance de présenter quelques idées. Débrief probable dans 2 semaines.
Les liens épatants
Trendscendence (Marian Park in Miscellanea)
Sur les réseaux, personne ne t’entend crier. (Ouranide in Lettre de l’entre-monde)
‘You can be made a laughing stock to millions’: can gen Z escape the fear of being cringe? (The Guardian)
Comment sauver le journalisme au temps de l’IA ? (New York Times)
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C'est intéressant, ça rejoint certaine vidéo de Mia's diary, qui proposait une manière plus engagé de "consommer" les réseaux sociaux, en tenant un journal des articles, site ou vidéos vu. Je viens tout juste de commencer pour mon plaisir personnel un journal de reels en bd. C'est un format idéal pour débuter et progresser en bd, et ça permet de partager avec des proches qui ne vont pas sur les réseaux
Considérer l'existence en ligne comme une stratification, c'est bien la rapprocher d'une forme d'identité (qui se construit elle aussi davantage en se densifiant qu'en progressant de manière linéaire). Ton article montre bien à quel point il n'est plus pertinent de séparer l'existence en ligne de l'existence hors-ligne : les deux participent du même mouvement de construction de soi.
(Merci encore pour la mention!)