Moodboarding
Le moodboarding explose dans les réseaux sociaux. Pratique intime mais également performative, elle raconte encore un peu plus nos identités numériques.
Mardi soir sur la Terre. Cette semaine, décryptage d’une activité en ligne qui en dit long sur nos identités : le moodboarding. Vous pouvez lire ce post en anglais. N’hésitez pas à partager cette lettre.
La façon dont nous nous exprimons et nous construisons en ligne ne cesse de se diversifier et de se sophistiquer. Certaines activités sont manifestes, publiques — publier un contenu sur Instagram ou sur TikTok — tandis que d’autres sont plus discrètes, implicites : sauvegarder une image, partager une vidéo en message privé, collectionner des fragments de contenus... Pourtant, cette fusion d’activités visibles et invisibles ne façonne pas seulement notre expérience des plateformes : elle redéfinit aussi la manière dont nous sommes perçus et catégorisés.
En fonction de nos comportements, nous serons associés algorithmiquement à d’autres individus, suggérés dans les mêmes cercles, placés dans des paysages numériques qui influencent notre visibilité. Dans cet écosystème, une activité en particulier connaît une ascension fulgurante : le moodboarding. Après le photo dump, il s’agit de la dernière pratique en vogue dans les réseaux sociaux qui fait appel à la curation, à la création, et au storytelling.
Une pratique portée par Pinterest et les communautés
L’intérêt pour le moodboarding a explosé à partir du printemps 2022 selon Google, ce qui coïncide avec le lancement de l’application de collage Shuffles par Pinterest. Ces fonctionnalités, présentes désormais par défaut sur leurs applications mobiles, permettent à des millions de personnes de créer leurs propres moods, leurs propres univers visuels, grâce à des outils de découpage, de détourage et de collage d’images afin d’aider l’utilisateur à “matérialiser ses rêves”…et à les partager avec les autres.
Les moodboards ne sont certes pas une pratique nouvelle. Apanage des stylistes, des directeurs artistiques ou des designers, le moodboard sert à définir une vision, une tonalité, un territoire. Côté numérique, les premiers collages digitaux remontent sans doute aux premiers PCs disposant du logiciel Paint, en 1985. Ce mélange d’esthétique lo-fi et de plaisir intuitif à assembler des références visuelles explique sans doute l’attrait durable pour cette approche. Dans les studios de création, les moodboards sont toujours présents sous forme de panneaux géants tapissés d’images découpées dans des magazines et d’archives, combinant photocopies et esquisses. Aujourd’hui, ils coexistent avec des onglets Pinterest ouverts en permanence, enrichis tout au long de la journée par les créatifs. Le moodboard est bien plus qu’un exercice esthétique : c’est un outil décisionnel et stratégique. Il sert de référence centrale pour élaborer un brief destiné aux réalisateurs, photographes et autres créateurs qui y puisent une direction avant de proposer leurs traitements visuels. Dans l’industrie de la mode, un moodboard Gucci ne saurait ressembler à un moodboard Valentino.
Dans l’univers des influenceurs, des équipes entières utilisent les moodboards pour construire des identités publiques et sculpter des personnalités numériques cohérentes.
Pour les utilisateurs, à une époque où les communautés en ligne attendent une "vibe" claire des comptes qu'elles suivent — qu'il s'agisse de marques ou de créateurs —, le moodboarding devient un langage en soi.
Moodboarding : un refuge contre l’overdose algorithmique
L’une des raisons pour lesquelles le moodboarding connaît un tel essor est la volonté de reprendre le contrôle face aux flux incessants de contenus sur Instagram ou TikTok. Contre la sursaturation, le rôle de curateur semble être une posture recherchée. Il ne s’agit plus seulement de consommer mais d’organiser, d’éditer, de donner du sens.
Capturer une image, la rassembler avec d’autres références personnelles, composer un tableau d’inspiration : ces gestes simples deviennent une forme de résistance aux suggestions algorithmiques. Ils permettent de se réapproprier un espace numérique intime, plus fidèle à son imaginaire. Le moodboarding est un processus proche du journaling : un moment de réflexion d’abord pour soi, qui peut ensuite être partagé avec une audience. Cet acte de curation active nous ramène à une exploration plus intuitive du web, renouant avec un plaisir perdu : celui de la découverte.
Car au-delà du moodboarding, une tendance de fond émerge : opposer une démarche de révolte contre l’algorithmique. Découvrir, explorer librement, sans être enfermé dans les feeds des plateformes, devient une quête en soi. Sur Substack, des communautés dédiées au moodboarding prospèrent, preuve que cette pratique ne se limite plus à une simple collection d’images mais s’impose comme un véritable levier d’influence. Il suffit de faire une recherche sur Substack pour comprendre à quel point il est devenu important.
Le risque du détournement par les plateformes
Sur TikTok, de nombreux “hacks” circulent pour exploiter au mieux les fonctions de collage et de moodboard, notamment dans la mode. Amelia Keindl a connu un moment viral en expliquant comment elle utilise l’application Notes pour avoir toujours à disposition son moodboard de tenues.
Évidemment, le moodboarding court aussi le risque de devenir une activité performative, symbole de rang social, d’éducation et de goût. Il puise son inspiration dans les médias sociaux, que ce soit à travers son iconographie, ses micro-tendances ou leurs incarnations.
Comme l’exprime avec force Marian Park dans Miscellanea:
“+ If we are the sum of our digital habits - bookmarking, sharing, and now, moodboarding - we are doomed for originality.” - Marian Park
Cette phrase souligne un paradoxe essentiel : s’inspirer du monde numérique, en faire une pratique personnelle, c’est aussi alimenter une dynamique collective où l’originalité est constamment mise à l’épreuve.
Le moodboarding est-il alors une émancipation créative ou une nouvelle boucle de reproduction algorithmique ? Peut-être un peu des deux.
Le chiffre de la semaine : 114 millions
Sur TikTok, près de 114 millions de contenus présentent des moodboards. De quoi trouver l’inspiration…ou s’y perdre.
Les liens épatants
Getty Images aesthetic (Size M)
Teens Are Forgoing a Classic Rite of Passage (The Atlantic)
AI fashion campaigns, innovation or mere imitation? (Briefed)
Bonne semaine ! Mon essai “Réseaux sociaux : une communauté de vie” est toujours disponible chez vos libraires. La version anglaise “Alive In Social Media” est disponible sur Amazon.
N’hésitez pas à partager cette newsletter, à liker, à commenter, ou à continuer à m’envoyer des emails : ces notifications sont une joie ;)




Incroyable et très fascinant