Le Konami Code social
La revanche des passages secrets numériques est en cours.
Mardi soir sur la Terre. LORE, Easter eggs, design heuristique : contre la miniaturisation de nos identités, les pratiques numériques retrouvent le goût du secret, du détour et de la découverte.
Dans les jeux vidéo, les Konami Codes font partie de la culture populaire. En pressant une séquence précise de boutons sur la manette ou le clavier, une option secrète s’active. Haut, haut, bas, bas, gauche, droite, gauche, droite, B, A : une combinaison presque magique, devenue le symbole d’un rapport plus joueur aux interfaces. Ce désir de surprise est en train d’influencer profondément la culture numérique et les réseaux sociaux.
Car nous vivons dans des environnements numériques devenus très lisibles, parfois trop. Les mêmes hooks, les mêmes carrousels, les mêmes vidéos verticales : tout semble optimisé, mais tout finit par se ressembler.
Contre la fatigue d’une expérience homogène et répétitive, apporter un décrochage crée de l’intérêt… et de l’humain. Le Konami Code social, c’est cela : le retour des accès cachés, des seuils, des indices, des portes dérobées dans des plateformes qui ont parfois trop bien appris à nous donner immédiatement ce que nous étions censés vouloir. Une manière de redonner aux utilisateurs, aux fans, aux communautés, un désir de clic, de navigation profonde.
Développer des fonctionnalités qui créent de la surprise
L’année dernière, Instagram a testé les Locked Reels. Le principe : pouvoir débloquer une vidéo uniquement si la personne dispose d’un code secret. The Weeknd a ainsi teasé son film Hurry Up Tomorrow avec le code “ICANTSING”, générant des pics de conversation puisque les fans se partageaient le code sur Reddit et sur les messageries instantanées.
On voit bien ici le déplacement : la valeur ne vient pas uniquement de la vidéo, mais du petit rituel nécessaire pour y accéder. Il faut savoir, demander, transmettre, appartenir. Le contenu devient moins un objet consommé qu’un secret partagé.
Billie Eilish avait également pu surprendre à grande échelle ses millions d’abonnés qui sont soudainement devenus ses “close friends” (amis proches) pour un temps sur Instagram. En brisant instantanément la barrière verticale entre la superstar et son public, cette action a transformé un outil de ciblage intime en un événement mondial. Tout le monde s’est senti “l’élu” d’un cercle exclusif, générant un engagement massif et spontané que l’algorithme classique n’aurait jamais pu prédire.
Là encore, la mécanique est presque paradoxale : l’intime est utilisé à l’échelle de masse. Mais précisément, c’est cette contradiction qui crée l’événement. Un outil pensé pour resserrer le cercle devient soudain une scène mondiale de proximité simulée, mais émotionnellement efficace.
Les marques ne sont pas en reste avec de nombreux exemples où elles utilisent le secret et la confidence comme monnaie sociale. Pour Dior, nous avions avec mon équipe mis en place la première stratégie basée sur WhatsApp dès 2022 ; un groupe secret limité à 50 000 membres proposait de découvrir des contenus exclusifs, des goodies, des filtres avec JISOO à l’occasion d’un nouveau lancement de rouge à lèvres (Dior Addict) ; tous les soirs, l’idole demandait individuellement aux membres ce qu’ils voulaient découvrir le lendemain, maintenant l’intérêt sur une période intéressante. Le lien s’est partagé de façon virale et les mécaniques de FOMO ont conduit les membres à tout screenshoter, à tout enregistrer, et à tout partager dans les réseaux de fans, notamment dans les forums et sur X. Une réinvention du Fan Service, en somme. Mais aussi une leçon plus large : quand la technologie se fait discrète, quand elle cesse d’être un spectacle en elle-même, elle peut redevenir un support d’intensité communautaire. Preuve que lorsque l’interface est utile, rare et située, les communautés réagissent avec ferveur.
À condition, évidemment, de ne pas confondre surprise et manipulation. La surprise crée du jeu. La manipulation crée de la dépendance. Toute la question est là : comment fabriquer de l’attente sans enfermer ? Comment créer du secret sans exclure ? Comment organiser de la rareté sans humilier ceux qui n’y ont pas accès ?
Insérer du mythe dans le réel : l’exemple des ojeadores de Bad Bunny
Mais au-delà des fonctionnalités techniques, c’est bien au niveau des narratifs qu’il se passe une petite révolution. Le Konami Code social ne se limite pas aux interfaces. Il déborde dans le réel. Plus personne n’est un NPC (non-playable character) désormais.
Une légende urbaine (qui n’en est plus une) s’est propagée notamment sur TikTok et Snapchat, racontée par les fans de Bad Bunny. Des “ojeadores”, des personnes qui scout les personnes, généralement vêtus de casquettes ou de t-shirts de l’équipe technique (crew), parcourent la fosse des concerts (souvent près de la régie ou des barrières de la première zone) juste avant le début de la performance. Ils repèrent des personnes dans le public, leur demandent s’ils sont seuls ou accompagnés, puis leur proposent de monter dans la fameuse Casita. Les téléphones des heureux élus sont ensuite confisqués et placés dans des poches sécurisées (du type Yondr) avant d’accéder à la scène, avec pour consigne stricte de « danser et rayonner » sans approcher directement Bad Bunny de trop près.
À l’ère où tout est surveillé, cette stratégie est clairement faite pour créer de la conversation autour du concert, inciter des échanges, créer aussi du potentiel agacement. En créant une hiérarchie entre fans, toute une grammaire sociale se crée, fortement influencée par le gameplay des jeux vidéo.
Le concert ne se limite plus à une simple performance linéaire : il devient un espace de jeu de rôle géant, une loterie physique où le spectateur prend part à la fabrication d’un mythe moderne.
On ne vient plus seulement voir un artiste. On vient avec l’idée qu’un événement secondaire pourrait nous arriver. Que la soirée contient peut-être une mission cachée. Que la foule n’est pas seulement un public, mais une carte à explorer.
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C’est une transformation importante de la culture live : l’événement n’est plus seulement ce qui se passe sur scène, mais tout ce qui pourrait se passer autour. La rumeur, l’attente, la possibilité d’être choisi, la frustration même, deviennent des extensions narratives du concert.
Le design heuristique
Le design des plateformes est parfois atone ; à force de se concentrer sur des calls-to-actions très marketing (acheter un produit, engager autour d’une vidéo etc.), elles deviennent prévisibles et perdent cette texture émotionnelle qui faisait la magie du web des débuts. Certaines interfaces résistent à cette standardisation par le vide.
Le web n’a pas toujours été un tunnel. Il a longtemps été une jungle accessible dès la surface. On y trouvait des forums, des pages personnelles, des blogs obscurs, des sites de fans, des dossiers accessibles. Tout n’était pas fluide, mais tout semblait potentiellement trouvable. Certaines interfaces résistent à cette standardisation par le vide et inventent un nouveau design.
WeTransfer est un bon exemple de design de surprise ; au-lieu de ne suggérer que des offres commerciales au moment de télécharger un fichier large, elle offre en rotation des incitations à découvrir des artistes, des initiatives culturelles, des causes. Une façon non seulement de donner une part infime de leur trafic gigantesque à des sujets en lien avec leurs valeurs mais d’apporter un moment plaisant à un utilisateur peut être plus sensible aux sujets créatifs. Le temps d'attente technique devient alors un espace de sérendipité.
Le design heuristique n’est pas fait pour faciliter une action, mais pour ouvrir une possibilité de détour aux utilisateurs.
Autre exemple de transformation d’une fonction utile en fonction heuristique : le projet Metro Music qui génère des musiques d’ambiance en utilisant les données du métro de Los Angeles (notamment les arrivées en station). Le contenu est donc unique, il laisse une part de liberté à l’utilisateur, qui peut décider de laisser le son dans un onglet ouvert ou d’être plus actif, tout en voyant en direct le trafic du métro. Le fonctionnel se poétise : la donnée brute n'est plus un outil d'optimisation, mais une partition de musique générative.
Dans la plupart des interfaces contemporaines, la donnée sert à prédire, classer, ou optimiser. Ici, elle sert à composer. Elle ne cherche pas à réduire le monde à un signal exploitable ; elle le transforme en ambiance.
Surprendre, c’est aussi repenser le bon vieux search et les interfaces IA souvent un peu raides. LORE vient de lancer en bêta Rabbitholes ; le principe : transformer la recherche d’information en une véritable exploration labyrinthique. Au lieu de donner une réponse brute et définitive (comme la plupart des IA conversationnelles), l’interface vous propose des chemins de traverse, des liens inattendus et des connexions conceptuelles cachées. L’utilisateur est invité à “tomber dans le terrier du lapin” (le fameux rabbithole), redonnant à la recherche en ligne son caractère ludique et exploratoire.
C’est une différence majeure avec la logique dominante de l’IA actuelle. L’algorithme donne ce qu’il pense être la meilleure réponse. L’heuristique remet l’utilisateur en mouvement, le démoyennise. L’un cherche à clore. L’autre cherche à ouvrir.
Des initiatives très en phase avec les nouveaux usages des plus jeunes, qui n’ont de cesse de vouloir contourner les limites imposées par les plateformes dominantes, d’où le regain d’intérêt pour Tumblr ou le phénomène Perfectly Imperfect. À chaque fois, le même désir revient : moins de perfection, moins de linéarité, moins d’évidence.
Plus de texture, plus d’accidents, plus d’angles morts. Offrir aux gens le plaisir de se perdre. Et parfois de se trouver.
Si vous souhaitez me soutenir, mon livre “Cracker l’algorithme - réenchanter les réseaux sociaux” est disponible en librairie.
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Pour aller plus loin :
L’expression de la semaine : meaningful time
Snap, ainsi qu’à peu près tous les réseaux sociaux dominants, sont en train d’inventer de nouveaux indicateurs de performance. Dernier en date : le meaningful time. Un signal de plus que les plateformes s’inquiètent de la fatigue et de l’ennui de leurs utilisateurs.
Les liens épatants
‘Tendency Maximising: The End of Impulse Purchases (Matter)
Why Are People Using AI to Text Their Friends? (Burn After Reading)
Dark forests and the new internet (Metalabel)
Do fascism and thinness actually correlate? (Style Analytics)
Cracker l’algorithme
Entretien : « Le discours décliniste se trompe de diagnostic. Les gens ne refusent pas le lien : ils refusent un lien abîmé » - Influencia
Keynote : Cracker l’algorithme - Séminaire des Communicants de l’État (replay sur YouTube)
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